NDSC : MERE –DISCIPLE DU SACRE-CŒUR DE JESUS

 

Merle Salazar, FDNSC

 

 

 

I.          INTRODUCTION

 

Cette année, de mai 2008 jusque mai 2009, nous célébrons, aux Philippines, l’Année de Notre Dame du Sacré Cœur ! Je sais que nous sommes un peu tôt, mais de l’autre côté, je ne vois aucun mal à célébrer à l’avance ! Cette année-ci, nous commémorons le fait que – il y a 150 ans -  le Père Chevalier a prononcé, pour la toute première fois, le titre « Notre Dame du Sacré Cœur » dans cette fameuse conversation « Sous les 4 limettiers ». La plupart d’entre nous connaissent l’histoire, mais il est peut-être bien de nous rappeler ce qui s’est produit ce moment-là…Nous citons le Père Charles Piperon, un des premiers MSC….

 

En l’année 1859 (il n’y a personne qui se rappelle le mois ou la date exacte de cette conversation), mais d’après les mémoires écrits plus tard, la conversation aurait eu lieu plutôt à la fin du mois de mai ou début du mois de juin. Nous avions l’habitude de passer nos après-midi dans l’ombre des limettiers, il faisait tellement chaud…Un jour, nous étions là, entre confrères, quand tout d’un coup le Révérend Père Chevalier, qui semblait un peu préoccupé, nous posait cette question : « Quel titre allons-nous donner à la Chapelle Notre-Dame qui se trouve dans notre Eglise ? »

Chacun de nous répondait selon ses propres convictions. Voici quelques réponses : « le Cœur immaculé de Marie », ou « Notre-Dame des Victoires », « Notre Dame, Mère de Grâce », « Notre dame du Rosaire »…..Le Révérend Père répondait : « Non, non, appelons-la « Notre Dame du Sacré Cœur ! » C’était la toute première fois que ce titre bien-aimé a été annoncé et nous l’avons entendu avec surprise…

           

 

Aujourd’hui, presque 150 ans après cette marquante conversation, les Membres laïcs de la Famille religieuse fondée par le Père Chevalier se sont réunis. Des membres venant de partout dans le monde qui font partie de la grande famille Chevalier…Une Famille remise aux bons soins de Marie, qui porte le titre « Notre Dame du Sacré Cœur ». Nous nous sommes réunis ici dans ce superbe pays, pour prier ensemble, pour apprendre, pour recréer ensemble, pour partager et pour « vivre » ce que cela signifie « être partie d’une famille ».

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Le thème aujourd’hui est Marie, notre mère et notre guide. Et pour nous, les membres de la Famille Chevalier, Marie est « Notre Dame du Sacré Cœur ». Je suppose que chacun participant à cette réunion, connaît très bien « Notre Dame du Sacré Cœur ». Jouons un petit quiz…

« Combien d’images de Notre Dame du Sacré Cœur avons-nous ? »     Trois!

La première image est évidemment l’image originaire de Chevalier (cfr. Dessin 1) : la vierge immaculée, silhouette normale, les mains et les yeux sur l’enfant Jésus se trouvant en face d’Elle. Sur la poitrine de l’enfants, on voit son petit cœur entouré de rayons et son index vers les croyants et son autre main indiquant sa maman se trouvant derrière Lui.

 

La deuxième image est l’image la plus connue (dans mon pays en tout cas) (cfr. Dessin 2). Nous voyons Notre Dame, l’enfant Jésus dans ses bras. Un index vers son cœur et l’autre index vers sa maman. L’index de Marie également vers le cœur de Jésus.

 

La troisième image est naturellement l’image biblique (cfr. Dessin 3). Marie au pied de la croix.

 

Nous savons tous que toutes ces images ont une même signification ! Parlons un peu de cette signification aujourd’hui !

 

 

 

II.         QUI EST NOTRE DAME DU SACRE CŒUR ?

 

A chacun et chacune de nous, les membres de la Famille Chevalier, Notre Dame du Sacré-Cœur est déjà très familière – on à son image à l'esprit. On sait qui lui a donné le titre et qui a démarré la dévotion. On sait comment tout a commencé et on sait combien la dévotion s’est propagée comme un feu sauvage. L’origine et l’histoire du titre et de la dévotion font partie de notre propre histoire de famille religieuse. On sait ce que signifie le titre. Même à présent, des expressions comme médiatrice, dispensatrice des grâces, trésorière du Sacré-Cœur, viennent vite à notre esprit. On connaît Notre Dame du Sacré-Cœur sous tous les angles, que pouvons-nous dire de plus ?

Permettez-moi de commencer en citant quelqu’un qui n’est pas membre de la Famille Chevalier, qui n’a pas étudié Notre Dame du Sacré-Cœur de la même façon que nous. Je crois que c’est important car je pense que cela nous dit ce que l’image de Notre Dame du Sacré-Cœur communique à propos d’elle-même. C’est une citation tirée d’un livre de grand format abondamment illustré intitulé Marie aux Philippines.[i] A côté de la représentation de Notre Dame du Sacré-Cœur, on lit « La Vierge du Sacré-Cœur est une bonne illustration du rôle de Marie dans l’Eglise – qui est de nous mener au Christ et de nous l’apporter. Dans cette effigie, le point d’attention n’est pas sur Marie elle-même mais sur l’enfant  qu’elle porte, l’enfant qui nous fait signe d’approcher de son cœur ouvert. Ce culte marial est en vérité une dévotion au Christ, une contemplation de son amour, et plus spécifiquement, une adoration de son Sacré-Cœur. »[ii]  Comme il est intéressant que l’image parle aussi bien d’elle-même ! Est-ce que cela a toujours été l’intention ? En août 1884, le P. Chevalier écrit : « Sachant que tout se fait par Marie, nous eûmes la pensée de l’associer à la diffusion de la connaissance du Cœur de son divin Fils. Mais il lui fallait un titre nouveau qui marquât sa coopération à cette œuvre de régénération ! C’est alors que nous vint la pensée de la nommer Notre Dame du Sacré-Cœur. »[iii] Ainsi, dès le début, la dévotion à Notre Dame du Sacré-Cœur fut propagée en vue de soutenir et de servir la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus.

Bien que cette conférence ne soit pas sur le Sacré-Cœur de Jésus, permettez-moi simplement de dire que la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus est une dévotion à l’amour de Dieu. Cet amour s’unit aux humbles. C’est un amour qui œuvre pour la justice, un amour qui attire chacun à lui et le pousse à agir. Aloysius Pieris l’exprime merveilleusement quand il dit que « la dévotion au Sacré-Cœur n’est pas une contemplation romantique du cœur, mais un programme de foi qui mène à un engagement partagé dans des actes d’amour courageux  au nom de ses frères et sœurs les plus petits. »[iv] C’est cette compréhension du Sacré-Cœur et de la dévotion envers lui qui, pour moi, est et devrait être, au fondement de notre compréhension et de notre vécu de la dévotion à Notre Dame du Sacré-Cœur.

Ceci étant dit, permettez-moi à présent d’avancer en posant les questions suivantes : Qu’est-ce que ces dévotions, particulièrement la dévotion à Notre Dame du Sacré-Cœur, signifient-elles pour nous, membres de la Famille Chevalier, aujourd’hui ? Quelles sont les conséquences concrètes du fait que nous soyons « propriétaires » de cette dévotion, de telle sorte que notre « dévotion » ne soit pas limitée à de pieuses pratiques mais qu’elle soit visible à travers notre façon de vivre et d’aimer, notre façon d’être dans le monde aujourd’hui ? Quels sont les défis du monde d’aujourd’hui et quelles réponses la dévotion propose-t-elle ? Comment vivons-nous ces réponses ?

 

 

III.                NOTRE DAME DU SACRE-CŒUR SELON LE P. CHEVALIER

Le titre « Notre Dame du Sacré-Cœur » est né de la méditation de l’Ecriture par le P. Chevalier et c’est donc à lui qu’on attribue l’origine de la dévotion. Le titre rassemble les deux dévotions majeures dans l’Eglise à l’époque du P. Chevalier : (1) la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus et (2) la dévotion à Marie, la mère de Jésus. Notons que dans l’esprit du P. Chevalier, il ne s’agissait pas d’une combinaison sans vie des deux dévotions, mais, plutôt d’une dynamique d’association donnant naissance à une nouvelle dévotion dont l’objet était le lien d’amour unissant Jésus et Marie.[v] A travers cette relation, Jésus, en particulier le Sacré-Cœur, est source de toutes grâces. Marie, Notre Dame du Sacré-Cœur, est la « médiatrice-dispensatrice » qui porte les besoins des gens à Jésus et puis dispense les grâces du Cœur de Jésus aux gens. Le P. Chevalier aimait employer l’image de la « trésorière ». Le Cœur de Jésus est comme une « bourse » qui recèle les grâces et les bénédictions.

Le P. Chevalier était un homme de son temps, qui usait du langage de sa génération. Comme ces contemporains, il fut coupable de certaines exagérations particulièrement en ce qui concerne le rôle de Marie. Malgré les exagérations, le P. Chevalier était très clair quant à la médiation unique de Jésus et la primauté de Jésus et de Son Sacré-Cœur sur Marie. C’est justement ce dont il s’agit dans le titre, Notre Dame n’est jamais présentée sans le Sacré-Cœur. Le Sacré-Cœur est premier, il est l’instrument et le symbole de l’amour de Dieu et c’est « du Cœur de Jésus qu’est sortie l’Immaculée Conception de Marie ».[vi]

Aujourd’hui, la « spiritualité du cœur », telle que je la conçois, exige une participation active à la construction du Royaume de Dieu ici et maintenant, un monde où règnent la justice et la compassion. Comme le dit Piéris, le symbole le plus éloquent de l’amour est l’ACTION, particulièrement l’action pour la justice. Dans cette optique, je suis convaincue qu’il nous faut revoir notre propre conception et notre langage à propos de Notre Dame du Sacré-Cœur. Je crois que considérer Notre Dame du Sacré-Cœur principalement comme une médiatrice et dispensatrice de grâces ne nous met pas en mouvement. Qu’est-ce que j’entends par là ?

En juillet dernier, j’ai eu le privilège de visiter la Terre Promise. J’ai vécu beaucoup d’expériences significatives et celle qui m’a le plus profondément touchée c’est la situation politique compliquée là-bas. En traversant le pays, on a vu la « barrière de sécurité » que les Israéliens ont construite, mur qui a sauvé des vies d’un côté mais qui, de l’autre côté, a aussi séparé des Palestiniens d’autres Palestiniens. Quand auparavant, il fallait 5 minutes à un homme pour rendre visite à sa mère vieillissante, à présent avec le mur qui sépare leurs maisons, il lui faut faire le tour et passer une heure et demie simplement pour aller la voir. On a visité un village palestinien et vus comme ils souffrent aux mains des « colons ». Dans le même temps, on a visité Yad Vashem, le principal Musée de l’Holocauste en Israël, et « vu » et « entendu » et « senti » (d’une manière très limitée) la souffrance de la Communauté Juive d’Europe, une douleur qui subsiste encore aujourd’hui. On a aussi rencontré des Juifs israéliens, Sionistes convaincus, qui descendent dans la rue pour protester contre la démolition des maisons palestiniennes. Ce que nous avons eu sous les yeux c’est une situation qui, pour dire le moins, est très compliquée et brise le cœur, une situation qui existe certainement dans d’autres parties du monde, parmi d’autres peuples, de façon sensiblement différente.

A quoi suis-je appelée dans ces situations ? Moi, membre de la Famille Chevalier, qui prétend avoir une dévotion à Notre Dame du Sacré-Cœur ? Si Notre Dame est pour moi, principalement une médiatrice et dispensatrice de grâces, je vais demander son intercession, bien sûr ! Je vois ce qui se passe sous mes yeux et donc je prie Marie et lui demande d’intercéder pour le monde, pour les Israéliens et les Palestiniens, pour les situations particulières de douleur, de souffrance, et d’injustice que je vois. Avec ça, j’ai fait ma part. Et à présent, ce qui me reste à faire c’est attendre, dans la foi, que Notre Dame dispense les grâces dont les gens ont besoin. Le fardeau est sur Notre Dame, pas sur moi. M’en remettre à elle, principalement, comme à une médiatrice et dispensatrice de grâces, me met en position passive et donc ne me met pas en mouvement. Je suis convaincue que ce n’est pas assez. En fait, je ne pense pas que le P. Chevalier serait d’accord avec une telle réaction. Je pense que nous ne pouvons pas seulement attendre que Marie dispense les grâces du Sacré-Cœur de Jésus. Je pense que nous ne pouvons pas nous satisfaire de notre seule demande d’intercession. Notre Spiritualité, la Spiritualité du Cœur, exige plus de nous.

Si ce n’est pas assez, alors comment devrions-nous comprendre le titre et la dévotion à Notre Dame du Sacré-Cœur aujourd’hui ? Sur quoi devrions-nous mettre l’accent pour que notre dévotion favorise une participation active à la construction du Royaume de Dieu de justice et de compassion ? A ce stade, permettez-moi de chercher une réponse à ces questions en considérant Marie dans son contexte historique ainsi qu’en étudiant quelques textes du Nouveau Testament qui se réfèrent à elle.

 

                    

IV.                MYRIAM DE NAZARETH : LA MARIE DE L’HISTOIRE[vii]

Notre Dame du Sacré-Cœur, historiquement, était une petite fille Juive de Nazareth en Galilée. Son nom était Myriam, un nom tout à fait typique pour une femme Juive puisque c’était le nom d’une prophétesse, sœur de Moïse et d’Aaron. Elle a vécu une vie juive, célébrant et observant le Sabbat, fréquentant la synagogue ou l’assemblée locale du village, et se rendant avec sa famille à Jérusalem pour les fêtes Juives annuelles. On ne sait pas exactement à quoi elle ressemblait mais, très probablement, avait-elle des traits sémitiques. C'est-à-dire des cheveux sombres méditerranéens (pas blonds) des yeux sombres (pas bleus) et une peau sombre (pas blanche). Myriam « en effet, est de notre race, c’est une véritable fille d’Eve (…) et aussi notre véritable sœur, qui, en femme humble et pauvre, a pleinement partagé pleinement notre condition. »[viii] 

Myriam était une femme pauvre de Nazareth, un petit village fermier de Galilée. La Nazareth du premier siècle est décrite par les savants comme « un petit village Juif sans aucun intérêt politique, préoccupé par l’agriculture, et sans aucun doute, par l’impôt. »[ix] Il n’y avait signe de richesse matérielle d’aucune sorte, « ni rues pavées, ni bâtiments publics, ni inscriptions publiques, ni marbres, ni mosaïques, ni fresques. »[x] Mariée à un manuel, un charpentier, elle et son foyer appartenaient à la classe artisane, un sous-groupe au sein de la classe économique la plus basse de leur époque. Dans les sociétés agraires, il y avait fondamentalement deux classes, la haute et la basse, et un énorme écart entre elles. Dans la basse classe on trouvait les paysans, les artisans, les impurs, les sans grade, et les corvéables[xi]. Myriam, comparée à ses voisins, n’était pas plus pauvres. Mais juste à côté de leur village, il y avait une riche ville romaine, Sepphoris, qui rappelait cruellement aux villageois leur pauvreté. En plus d’être pauvres économiquement, ils étaient, ainsi que le reste des galiléens, également politiquement marginalisés. La Palestine, au cours du premier siècle, était sous la domination de l’Empire Romain et ses citoyens croulaient sous le poids de lourdes taxes. Ils devaient payer l’impôt à l’Empereur Romain, au Roi Juif à la solde de l’Empire, et au Temple. « Les taxes imposées aux peuples soumis étaient particulièrement sévères. En Galilée, près d’un quart de la récolte annuelle pouvait aller à l’impôt romain. A cela s’ajoutant les sommes prélevées par les chefs locaux comme Hérode et les fonctionnaires chargés de la perception (…) le montant supporté par la population locale était encore plus important. »[xii]

La société israélite était fondée sur la famille. Le choix du conjoint était une affaire familiale et non pas la décision de l’individu seul. A douze ans et demi, la jeune fille Juive se marrie, d’habitude, et le pouvoir sur elle, passe de son père à son mari. Un processus de mariage en deux étapes suit alors.[xiii] La première étape est celle des fiançailles qui sont l’échange formel des consentements entre le mari et la jeune fille devant témoins. A ce stade ils entrent dans un contrat de mariage légal. Cette étape dure d’habitude un an. Pendant ce temps, la jeune fille continue de vivre avec ses parents. Au terme de cette période, intervient le « transfert ». La jeune femme est alors « transportée » au foyer du mari, une large maisonnée qui peut compter jusqu’à une centaine de personnes à tout moment. DU fait de cette grande maisonnée, il était particulièrement difficile à une jeune mariée de se sentir acceptée au cœur d’une telle complexité. Myriam faisait partie d’une maisonnée grande et multi-générationnelle qui était probablement remuante et bruyante. Dans cette maisonnée, elle était fille, sœur, épouse et mère et remplissait les tâches quotidiennes de la cuisine, de la couture, du jardin derrière la maison, du soin des animaux, et bien sûr de l’éducation des jeunes enfants. Myriam était une femme pauvre qui travaillait dur. Une de celles au corps fort, et peut-être musclé, et à la peau brulée par le soleil. Elle devait ressembler de très près aux travailleuses pauvres du tiers monde aujourd’hui.

Pendant sa vie, Israël fut dirigé par les Hérode. Hérode le Grand régna de 37 av. J.-C. à 4 ap. J.-C. Hérode était violent. En 20 av. J.-C., il entama une restauration majeure et splendide du Second Temple. Cela se traduisit par une augmentation des taxes sur le peuple. Il mourut en 4 ap. J.-C., (environ 2 ans après la naissance de Jésus). Après sa mort, le ressentiment explosa en révolte dans toute la Palestine. A la tempête généralisée, les Romains répondirent avec une efficacité brutale. Des villages furent brulés et leurs habitants réduits à l’esclavage. Dans les villages autour de Sepphoris, comme Nazareth, les gens auraient pour longtemps le souvenir à la fois de la rébellion contre Hérode et les Romains, et de la destruction de leurs villages et l’asservissement de leurs amis et parents. A cette époque, Myriam, qui devait avoir environ quinze ou seize ans, étaient une jeune mariée avec un petit bébé.

Plus tard, vers la fin de sa vie, elle eut à souffrir la mise à mort de son fils par crucifixion, sur ordre du gouverneur romain, Ponce Pilate. Après la mort de son Fils, Myriam fut membre de la communauté des disciples de Jésus après sa résurrection. Cette femme n’était surement pas indifférente à la pauvreté, l’injustice, la violence, et la fracture sociale. Quand elle était une jeune fille Juive, elle était effrayée, troublée, elle ne comprenait pas. C’est dans ce contexte qu’elle entendit l’appel de Dieu et répondit « oui ». Dans la dureté de la vie dans la Palestine du premier siècle sous l’Empire Romain, elle vécut son « oui » au quotidien et continua de le vivre au-delà de la mort de son Fils. Finalement, on se souvient d’elle, non seulement comme mère de son Fils, mais aussi comme sa disciple.

 

V.                              M ARIE DANS L’ECRITURE

Regardons à présent le portrait de Marie dans l’Ecriture, particulièrement dans Luc et les Actes et dans le quatrième Evangile. Luc et les Actes présentent Marie comme la première disciple de Jésus et la croyante modèle. Marie domine les récits lucaniens de l’enfance. Dans ces deux premiers chapitres de Luc, on voit Marie appelée à devenir la mère du Fils de Dieu et répondre à cet appel (Lc 1, 26-39). On la voit aussi se rendre « en hâte » chez sa cousine Elisabeth et on l’entend chanter la grandeur de Dieu (Lc 1, 39-56) en réponse aux paroles de louange qui lui sont adressées. Dans son Magnificat, Raymond Brown voit en elle une prophétesse et la porte-parole des anawim Chrétiens, les pauvres de YHWH. On voit en elle l’image d’une mère merveilleuse et attentive, emmaillotant son fils dans des langes. On est témoin de son trouble lors de la naissance de Jésus, de la présentation et des retrouvailles au Temple et on est inspiré par sa réaction de conserver toutes ses choses dans son cœur, voyant en elle une femme engagée dans une réflexion théologique profonde. La dernière référence que Luc fait à elle (Ac 1, 14) la montre avec la communauté post-pascale attendant la venue de l’Esprit ce qui nous dit que cette femme qui, jeune fille avait dit « Oui » en Lc 1 n’a jamais repris ce « oui ». Luc nous la présente également comme une vierge, ouverte et réceptive à l’esprit créateur de Dieu. « L’enfant est entièrement l’œuvre de Dieu, une création nouvelle, (…) elle [Marie] n’attendait ni ne de mandait un enfant, elle fait simplement l’expérience de la surprise de la création. »[xiv] Luc définit un disciple et un croyant comme celui « qui écoute la parole de Dieu et qui la garde. » C’est en fait, l’image que Luc dépeint quand il fait dire à Marie « Je suis la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon ta parole. » C’est l’image d’une femme d’action, qui suit Jésus comme une disciple, écoutant la parole de Dieu et la vivant dans sa vie de mère de son Fils.

Dans le quatrième Evangile, elle n’est pas identifiée par son nom mais simplement appelée « mère de Jésus ». On la voit dans deux scènes significatives, aux noces de Cana (Jn 2) et au pied de la croix (Jn 19), le début et le terme du ministère de Jésus. Aux noces de Cana, on entend les seuls mots que la mère de Jésus prononce dans tout l’Evangile – « Ils n’ont plus de vin » et « Faites tout ce qu’il vous dira. ». Ces paroles ont été interprétées de tant de manières au cours des ans. Permettez-moi de vous partager l’interprétation d’Elizabeth Johnson.[xv] « Ses paroles et ses actes offrent le portrait intriguant d’une femme au rôle de directrice et de catalyseur dans la mission de Jésus. Marie voit que le vin vient à manquer et alors, agissant de manière décidée et confiante, Marie nomme le besoin et prend l’initiative de rechercher une solution. Loin d’être silencieuse, elle parle ; loin d’être passive, elle agit ; loin d’être soumise aux ordres de l’homme, elle va contre ses vœux, pour au final, l’amener à ce qu’elle veut ; loin de prendre acte d’une situation douloureuse, elle s’en charge, organisant les choses au bénéfice des nécessiteux. Vue sous cet angle alors, Marie est solidaire des femmes du monde entier qui luttent pour la justice sociale, pour elles-mêmes et pour leurs enfants. De plus, cet interpellant plaidoyer de Marie s’adresse à la conscience du corps du Christ aujourd’hui (…). Ils n’ont plus de vin, plus de nourriture, plus d’eau potable, (…), vous devez agir ! »

Dans cet Evangile, Jésus s’adresse aussi à sa mère en l’appelant « Femme ». Les chercheurs s’accordent pour dire que ce n’est pas une marque d’irrespect. Mais plutôt d’un moyen par lequel Jésus invite sa mère à entrer dans un niveau relationnel différent, une relation de foi. Ici, sa mère est invitée à être disciple. Au pied de la croix, on est sûr que la mère de Jésus a accepté cette invitation car on la voit, là, avec le disciple bien-aimé, constituer la nouvelle famille de Jésus, une famille de foi. On les voit, là, comme disciples modèles. En acceptant l’appel à être disciple, Marie n’abandonne pas son rôle de mère envers Jésus. En fait, sa maternité s’élargit même. Elle devient à présent, non seulement la mère du disciple bien aimé, mais la mère de la communauté des disciples croyants. La question que nous posons alors c’est : comment pouvons-nous mieux comprendre la maternité de Marie ? Doit-elle être comprise en termes de privilège ?

Je voudrais proposer une compréhension de la maternité de Marie fondée sur la lecture symbolique du quatrième évangile par Dorothy Lee.[xvi] Pour Lee, la maternité réside en Jésus lui-même et elle explique cela en revenant sur le Discours sur le Pain de Vie en Jn 6. Ici, jésus dit « ceux qui mangent ma chair et boivent mon sang demeurent en moi » (Jn 6, 56) et « qui me mangera vivra par moi » (Jn 6, 57b). Jésus ne fait pas référence au cannibalisme mais au fait de se nourrir d’une personne vivante. Qu’est-ce que cela sinon l’image d’une mère allaitant un enfant (ou celle d’un fœtus dans le ventre de sa mère) ? Je crois que Lee nous ouvre un chemin approprié vers la compréhension de la maternité, une maternité qui donne sa propre chair et son propre sang pour que l’autre puisse vivre. Je propose que nous comprenions la maternité de Marie en ce sens aussi. Non pas en termes de privilèges mais en termes de ce qui est la maternité spirituelle de jésus, une maternité qui donne sa chair et son sang pour que les autres puissent vivre.

En résumé, que l’on regarde Marie historiquement ou scripturairement, ce que l’on voit c’est son image comme mère et comme disciple de Jésus. Comme mère, sa vie n’a pas été un long fleuve tranquille. Comme disciple, elle a dit « oui » et a vécu ce « oui » jusque dans des contextes de pauvreté, d’injustice et de violence.

 

VI.                            CONCLUSION

On a vu que les recherches contemporaines et les études bibliques dépeignent Marie comme mère-disciple. Je crois qu’aujourd’hui, il est plus convenable et pertinent de comprendre Notre Dame du Sacré-Cœur comme « Mère-Disciple » du Sacré-Cœur de Jésus, plutôt que comme médiatrice et dispensatrice de grâces. Si l’on se réfère à Notre Dame comme « mère-disciple », on ne peut pas s’en tenir à attendre qu’elle transmette les grâces de Dieu. On ne pourra plus se satisfaire de seulement demander son intercession. Pourquoi ? Parce que quand nous la prions et l’appelons MERE, nous voyons en elle les nombreuses mères souffrantes pleurant la perte de leurs enfants. Nous l’entendons nous dire « ils n’ont plus de vin, plus de nourriture, plus d’eau potable, plus de maison, plus de paix… VOUS, faîtes quelque chose ! » Nous la voyons nous mettre au défi de donner notre propre chair et notre propre sang pour que les autres puissent vivre. Quand nous la prions et l’appelons DISCIPLE, nous entendons notre propre appel à être disciple. Nous sommes invités à écouter la parole de Dieu, à la garder en notre cœur, et à LA VIVRE au quotidien. Notre dame du Sacré-Cœur, Mère-Disciple, nous appelle à la contemplation et à l’action.

Cela fait à présent 100 ans que le P. Fondateur est mort. S’il vivait aujourd’hui, j’aime à croire qu’il verrait les maux de notre temps présent (comme il le fit en son temps). Je crois qu’il continuerait à développer la dévotion qu’il a introduite de sorte qu’elle demeure pertinente en ce temps qui est le nôtre. Prenons conscience de cela, le Père Fondateur est vivant, il est vivant en chacune et chacun de nous, membres de la famille Chevalier, et la responsabilité de faire de son charisme et de sa spiritualité des éléments vivants et efficaces est sur nos épaules.

Dans cette tâche, nous ne sommes pas seuls. Notre Dame du Sacré-Cœur, Mère-Disciple du Sacré-Cœur de Jésus est avec nous, qui porte l’espérance au cœur de situations semblant désespérées, qui nous dit qu’« il y a quelque chose à faire » et qui nous accompagne dans nos combats pour faire du Royaume de Dieu une réalité, ici et maintenant.

 

 

 

 

Questions:

 

1.      Quelles situations de désespoir voyez-vous ou vivez-vous dans vos vies personnelles ou dans vos communautés?

2.      Imaginez-vous Notre Dame du Sacré Cœur dans ces situations de désespoir et rappelez-vous comment elle a vécu sa vie sur terre. Qu’est-ce qu’Elle aurait fait dans de telles situations ? Imaginez-vous qu’Elle vous parle…Qu’est-ce qu’Elle vous dit ?

3.      Notre Dame du Sacré Cœur a entendu son appel et l’a vécu avec une fidélité courageuse. Comment est-ce que vous le faites ? Comment est-ce que Dieu fait appel à vous en tant que laïc de la Famille Chevalier ? Comment vivez-vous cet appel ? Qu’est-ce que Jésus vous demande de faire ? (en tant qu’individu et en tant qu’organisation ?)

 

 

 

 

Conférence pour la Réunion Internationale

des Laïcs Associés de la Famille Chevalier

République Dominicaine

Le 17 Novembre 2008

 

 


 



[i] Nick Joaquin, éd., Mary in the Philippines, (Luz Mendoza Santos, Manila, Philippines, may 1982).

[ii] Ibid., p. 60.

[iii] Jules Chevalier, Lettre concernant la première édition, 24 août 1884 in Notre Dame du Sacré-Cœur, 4ème édition,  Paris, 1895, p. V.

[iv] Aloysius Pieris, SJ, The Heart of Jesus’Spirituality and the Prophetic Mission to the Poor : A Scriptural Meditation” in East Asian Pastoral Review, Vol. 41, #1, (East Asian Pastoral Institute, QC Phils., 2004), p. 34. 

[v] « L’amour tout particulier que le Sacré-Cœur a pour Marie et l’amour tout particulier que la Bienheureuse Vierge Marie a pour le Sacré-Cœur de Son Divin Fils. » F.D. Mullane, MSC, Devotion to Our Lady of the Sacred Heart, (Salesian Technical School, Tokyo, Japon, 1961), p. 5.

[vi] Jules Chevalier, Notre dame du Sacré-Cœur, 4ème édition,  Paris, 1895, p. 69.

[vii] Les éléments de cette partie sont principalement issus de la Partie 4 du livre d’Elizabeth Johnson, Truly Our Sister. La Partie 4 est intitulée « Picturing a World » Mary Thomas, dans sa recension définit cette partie comme « un bon et savant résumé des meilleures recherches contemporaines. »

Elizabeth Johnson, Truly Our Sister : A Theology of Mary in the Communion of Saints, (Continuum, New York, 2003), pp. 137-207.

[viii] Pape Paul VI, Le Culte Marial Aujourd’hui, § 56

[ix] E. Johnson,  op. cit., p. 144 (une citation de Jonathan Reed).

[x] Ibid., p. 143.

[xi] Remarque fondée sur le modèle de société agraire traditionnelle développé par l’anthropologiste Gerhard Lenski. Il en est question dans les pages 144-146 du livre de Johnson. 

[xii] Luke Timothy Johnson, The Writings of the New Testament : An Interpretation. Rev. Ed., (Fortress Press, Minneapolis, 1999), p. 27.   

[xiii] La présentation qui suit du processus de mariage est tirée de Bertrand Buby, Mary of Galilee : Woman of Israel, Daughter of Zion, Vol. II. (Alba House, New York, 1995), pp. 51-54.

[xiv] Raymond Brown, The Birth of the Messiah : A commentary on the Infancy Narratives of Matthew and Luke, Updated ed., (Doubleday, New York, 1993), p. 302, note 19.

[xv] Elizabeth Johnson, op. cit., p. 288-291. 

[xvi] Dorothy Lee, Flesh and Glory : Symbolism, Gender and Theology in the Gospel of John, (The Crossroad Publishing Company, New York, 2002), voir le chap. 8 : Giving Birth – Symbols of Motherhood, pp. 135-165.